Par Eric Simonovici le 27.08.2008
Quelques jours après la fermeture volontaire de son installation à la récente Game Convention de Leipzig, le créateur de la version "World Trade Center" de Space Invaders revient sur une semaine de polémique – et de débat autour de la fusion art/jeu vidéo.
Œuvre de l'artiste franco-américain Douglas Edric Stanley, professeur d'arts numériques à l'école supérieure d'arts d'Aix-en-Provence, le dispositif invoque en effet directement les évènements du 11 septembre 2001 en montrant les tours jumelles du World Trade Center attaquées par les célèbres extra-terrestres. Le joueur tente vaillamment de les défendre mais une vague éliminée est immédiatement remplacée par une autre, encore plus rapide et plus féroce que la première. "Comme dans l'original, le challenge se révèle au final voué à l'échec, formulant une critique claire de la stratégie guerrière actuelle," explique un communiqué des organisateurs de l'évènement. La critique, cependant, est très mal prise de l'autre côté de l'Atlantique ; on accuse Douglas Stanley d'anti-américanisme, de banaliser et/ou de profiter de la tragédie, et les pires menaces (incluant des formes créatives de tortures et de mort) lui sont adressées. Constatant que la polémique parasite désormais toute possibilité de discussion rationnelle autour de l'œuvre, l'artiste décide finalement, 48 heures après l'ouverture du salon, de la retirer de l'exposition, non sans regretter les réactions "immatures" du public et des médias américains ainsi que la "dictature du plus petit dénominateur commun sur la définition de ce qui constitue un moyen d'expression valide".

Via son site personnel, Douglas Stanley a souhaité hier replacer les évènements de ces derniers jours dans un "contexte". Il lance par exemple une réflexion intéressante autour du pouvoir (et donc, de la responsabilité journalistique) des blogs jeu vidéo, dont les promesses d'immédiateté et de direct se font parfois au risque de donner à une information insignifiante et/ou incomplète une importance démesurée. C'est en effet Kotaku qui, le premier, remarque la machine et livre une courte impression à chaud visiblement basée sur ce qui semble n'être qu'un bref coup d'œil. "A classer dans les 'Trop tôt'", déclare alors le magazine américain, tout en concédant "ne pas encore être très sûr de quoi il s'agit". Deux jours et une session jeu plus tard, le site qualifie cette fois l'œuvre "d'impressionnante" – mais trop tard ; alerté par le premier article, le New York Daily News sollicite l'opinion de pompiers et de familles de victimes, tous évidemment scandalisés. Dans un communiqué exceptionnel, Taito, développeur de la version originale de Space Invaders, se distancie très clairement du projet et déclare sérieusement considérer un recours légal contre l'artiste et les organisateurs de la convention, coupables selon eux d'un détournement "inacceptable" du classique. Fox News se fait également l'écho de la controverse.

Comme dans le cas de Super Columbine Massacre RPG!, lequel abordait sans détour la fusillade du lycée de Columbine en 1999, l'affaire pose cependant une nouvelle fois la question de la légitimité du jeu vidéo en tant que forme d'expression et de sa capacité à aborder des sujets sensibles sans provoquer une levée immédiate de boucliers. Alors que le débat continue à faire rage dans les sections commentaires et les blogs, Douglas Stanley suggère que les positions ont peu changé depuis un an et demi. "On constate clairement une tendance à faire montre d'une vision très étriquée du jeu vidéo et de sa portée culturelle et, oui, ça concerne également les joueurs eux-mêmes, remarque-t-il. Sortant des sentiers balisés, il y a tout un monde de jeux vidéo critiques, artistiques ou autres et je soupçonne que beaucoup de gens n'en ont jamais entendu parler." L'artiste n'écarte cependant pas la possibilité que son Space Invaders ait tout simplement été un échec : trop brut, peut-être, trop provocant. Mais trop tôt ? Pas selon un journaliste du magazine PC World. "Il n'est jamais trop tôt quand il s'agit d'un débat public à propos de choses aussi sérieuses que 9/11, écrit-il sur son blog. Ce n'est pas à moi de dire si le projet est digne d'intérêt ou pas mais je rétorquerais qu'il faudrait plutôt le classer dans les 'faites-vous votre propre opinion', et ne laissez pas les médias, quelles que soient leurs positions sur le sujet, vous mener par le bout du nez".


[Image de une : l'installation Invaders!, telle qu'elle était montrée en 2007 lors de l'exposition espagnole Gameworld.]